dimanche 19 mai 2019

The Black Alchemist, d'Andrew Collins

Ce livre se veut le compte-rendu non fictionnel d'une enquête menée entre 1985 et 1988. À l'époque journaliste du Leigh Times (Leigh-on-Sea se situe dans l'Essex), Andrew Collins, féru de folklore et de paranormal, se lance en compagnie d'un ami clairvoyant et clairaudiant sur la piste d'un objet magique, le Gourdin de Nizar, censé avoir été rapporté en Angleterre pendant les Croisades. Au courte de cette recherche menée en 1985, Collins et son ami Bernard détectent la présence d'un individu mystérieux, bien vite surnommé l'Alchimiste Noir en raison des rituels ténébreux qu'il mène çà et là dans la campagne anglaise. Çà et là mais jamais au hasard et dans un but précis qui ne sera découvert qu'en 1988. Le Gourdin de Nizar est un peu délaissé car les menées de l'Alchimiste semblent vouloir culminer en un événement déterminant et redoutable, rien moins que la "naissance" de l'Antéchrist, ou d'un antéchrist.

Je souhaite faire quelques remarques, un peu pêle-mêle sans doute, mais qui, au demeurant, n'engagent que moi.

Si je me mets à la place d'un lecteur non averti, ce livre semble être une arnaque absolue, un bel exercice de mythomanie. Ce stade est dépassable et l'ouvrage peut se lire "comme un roman", à ceci près que ce serait un roman bordélique puisqu'à la fin, on ne sait toujours pas, concrètement, qui est l'Alchimiste Noir. On ne trouve pas davantage d'interactions avec la population locale, qui reste dans l'ignorance complète de ce qui se passe ou est censé se passer. Seuls Andrew Collins, Bernard et quelques amis et contacts possédant des perceptions extrasensorielles suivent l'évolution de la situation. En outre, l'auteur déclare que l'affaire n'est pas terminée malgré l'échec de la "naissance". On est alors en droit de suspecter l'établissement d'un fond de commerce lucratif, d'autant plus qu'une suite a été donnée à ce livre en 1993 (suite qu'à ce jour, je n'ai pas lue) et qu'en 2015, à l'occasion d'une nouvelle édition revue et augmentée (celle que j'utilise pour la présente note de lecture), Collins n'a pas changé d'avis. Il peut même sembler scandaleux d'avoir semblé récupérer l'événement de la tempête des 15 et 16 octobre 1987 (au cours de laquelle vingt personnes périrent en Angleterre) pour en faire une manifestation paranormale en rapport direct avec l'Alchimiste Noir.

Néanmoins, l'accès à l'information permet aujourd'hui (et ce quelles que soient les méthodes utilisées) de
constater que, très réellement, des énergies très obscures sont manipulées par des individus dangereux et agissant dans l'ombre. Non:The Black Alchemist n'est pas un roman. Qui veut consacrer un peu de son temps à une étude sérieuse et indépendante verra sans difficulté que le livre d'Andrew Collins ne présente aucune incohérence quant aux dates, lieux, références culturelles. Une piste de recherches possible est le culte voué à Hécate, la magie gréco-égyptienne (pratiquée, entre autres, par Zosime de Panopolis, alchimiste et gnostique du IIIè siècle ap. J.-C.). On peut aussi se pencher sur ce que signifie, dans le courant de pensée pérennialiste, la contre-initiation. Enfin, il n'est pas inintéressant de s'attarder sur la question de la géographie sacrée. En effet, si l'Antéchrist est censé voir le jour dans la région de l'ancienne Babylone (sud de l'Irak actuel), on découvrira que ce que représente cette ancienne cité se retrouve, comme des "centres secondaires" par rapport à elle, dans des zones géographiques fort éloignées du Moyen-Orient et a priori sans le moindre rapport avec le sujet qui nous occupe. Il n'en est pourtant rien et ce n'est pas moi qui le décrète. Personne, d'ailleurs, ne le décide mais il se trouve que Collins, dans sa tentative d'entraver les desseins de l'Alchimiste Noir, a mis à jour des alignements non aléatoires et vérifiables entre différentes localisations de première importance, entre autres le tracé d'une ligne droite entre le Géant de Wilmington et une sorte de tertre naturel appelé Paradise Hill (où se joue une lutte occulte et décisive), à une distance très courte d'un autre endroit nommé... Babylon. Des "résonances" de différents ordres sont perceptibles si on sait orienter son regard. Cela pouvait sembler impossible dans les années 80, à la première parution de ce livre, mais depuis (et Collins le souligne lui-même), nous commençons à nous familiariser avec le concept d'intrication quantique.

Lors de sa première sortie, The Black Alchemist a suscité des réaction violentes dans certains milieux chrétiens fondamentalistes du sud de l'Angleterre. En gros, on voulait bien croire au Diable mais il n'était pas question de le combattre en dehors, je ne vais pas dire de l'Eglise, mais de certaines églises protestantes qui se sentaient concernées. On connaît ça depuis Simon le magicien et Hélène. Par la suite, Andrew Collins s'est penché sur la question des civilisations antiques comme l'Atlantide, le Sphinx, les pyramides et les mystérieuses ruines de Göbekli Tepe. Il me reste encore beaucoup à lire de ce chercheur indépendant mais, en ce qui me concerne, il est clair qu'il n'y a plus d'excuse: The Black Alchemist n'est absolument pas à négliger.

Selestor's Men of Atlantis, de Clara Iza von Ravn

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

C'est dans l'édition numérique dont je reproduis la couverture que j'ai lu ce curieux texte. Il s'agit de la réimpression (dirigée par un certain Jacob Young) d'un ouvrage paru en 1937 chez l'éditeur hollywoodien Christopher Publishing House. Clara Iza von Ravn reste pour moi une énigme, du moins à ce jour. Son titre de baronne est probablement faux car on la retrouve aussi sous les noms de Clara Tibbets et Clara Price. Elle serait née en 1870 et passée de l'Autre Côté en 1942. En 1901, elle écrivit un autre texte à ranger dans la bibliothèque de l'occulte, The Scribe of a Soul, publié par la Denny-Coryell Company (Washington, Seattle). Je n'ai pour l'instant pas réussi à me procurer ce volume.

Selestor's Men of Atlantis se présente comme une histoire de l'Atlantide, de sa création à sa destruction, racontée par une entité désincarnée, Selestor. Il s'agirait donc d'un récit matérialisé par le phénomène dit d'écriture automatique. Seul Selestor s'y exprime et entre dès la première page dans le vif du sujet. J'indique ici, en français, les titres des chapitres: 1) Expansion d'une île. Sa localisation. Caractéristiques physiques et peuplement. 2) Le gouvernement de l'Atlantide. Méthodes éducatives. Population et mœurs. 3) L'origine du blé. Coutumes maritales. Lois concernant les nouveaux-nés. Crémation des défunts. Quelques activités industrielles. La musique. 4) Institutions consacrées à la formation des jeunes. La musique. Les arts. Les industries. Quelques coutumes. La nourriture. 5) D'autres inventions atlantes. La science de l'Ellipse Sonore. 6) Connaissances atlantes concernant les lois de la création. Origine de la prêtrise. L'autorité des prêtres. 7) L'affaiblissement du pouvoir sacerdotal. Châtiment de certains crimes. 8) Châtiment exercé par les prêtres en cas de meurtre. Châtiment réservé aux femmes en cas de décès d'un enfant. 9) Une ancêtre des Assyriens. 10) La marine atlante. Minerais présents sur l'île et théories les concernant, formulées par les minéralogistes atlantes de l'époque. 11) Industrie minière et minerais atlantes. L'homme qui vint d'Espagne pour y étudier ses minerais. 12) Le crime du vieux roi Osiris et le roi que l'Atlantide donna à l'Egypte. 13) La fuite du prince Osiris. Sa cour égyptienne. 14) La mort d'Albirothisis, la jeune épouse du prince Osiris. 15) Origine de la race mongole. La tentation de Kling l'Atlante. 16) La première cité mongole. Mention du Yucatan. 17) Une tradition atlante. 18) Bataille sur Mars décrite par le sage observateur. L'armée des ombres. 19) Le grand combat naval de l'Atlantide. Départ des Normands en expédition de pillage. 20) Avertissement du sage et départ de la marine atlante contre l'ennemi. 21) Arrivée des Normands et de leurs alliés. La matinée et le combat. 22) Mort du roi de l'Atlantide le jour de la grande bataille navale. 23) La destruction de l'Atlantide. Activités de sa population le jour où l'île sombra dans l'océan.

Je souligne une ou deux choses ayant particulièrement attiré mon attention. Tout d'abord, l'île se forme par accrétion de divers matériaux: roches, plantes, épaves de navires, etc, avant de pousser des sortes de racines dans le fond marin, lui permettant ainsi de se stabiliser géographiquement. L'Atlantide n'est donc pas la première civilisation. Cela dit, il n'est pas fait mention de l'Hyperborée, autre terre dont l'Atlantide fut en quelque sorte le rejeton. Cette histoire, assez mystérieuse, est une donnée que la pensée traditionnelle (ou, si l'on préfère, de la Tradition Primordiale ou encore philosophie pérenne) exprime par le passage de l'Âge d'or à l'Âge d'argent (respectivement Satya Yuga et Treta Yuga, dans l'hindouisme). La fin du second âge, d'ailleurs, correspond à l'engloutissement de l'Atlantide il y a environ 12000 ans, cataclysme connu aussi sous le nom de déluge de Noé, déluge en réalité "universel" car toutes les traditions en parlent malgré l'éloignement géographique et l'absence de contacts. Dans Selestor's Men of Atlantis, la seule mention nordique, s'il on ose dire, ne concerne que les Normands, c'est-à-dire les Vikings, mais il n'est absolument pas question de voir en eux un point d'origine. Par ailleurs, leur intervention se produit à une phase tardive de l'histoire atlante telle qu'elle est relatée par von Ravn, on peut même dire qu'elle précède de peu la destruction de cette île atlantique dont l'existence est toujours considérée comme un mythe par la science officielle. 

Par ailleurs, il est également fait mention, dans cet étrange ouvrage, de cataclysmes causés par des comètes. Celles-ci, jusqu'à une époque assez récente, étaient en Europe un phénomène redouté, annonciateurs d'épidémies, de désastres, de guerres. Faut-il y voir le lointain souvenir de la destruction de l'Atlantide. Il se trouve qu'un auteur contemporain, Andrew Collins, a publié en septembre 2016 une étude, Atlantis in the Caribbean, se proposant d'expliquer la disparition de l'Atlantide par l'impact d'une comète au niveau des Caraïbes, impact qui serait également responsable de la formation des "Carolina bays", mystérieuses dépressions elliptiques situées le long de la côte Est des Etats-Unis. Je n'ai pas encore lu ce livre mais, de toute manière, j'ai l'intention de revenir bientôt sur les travaux de ce chercheur non officiel.

Enfin, l'édition que j'ai lue au format numérique se termine par un appendice (je ne sais qui en est l'auteur mais il ne s'agit pas de von Ravn) reprenant quelques données fondamentales concernant l'Atlantide. Mention est évidemment faite du Timée et du Critias platoniciens. Il est intéressant aussi de voir qu'un lien est établi entre ce continent disparu et la culture olmèque. Les Olmèques, en effet, se disaient originaires d'une île blanche au milieu de l'Atlantique. Cette île s'appelait Aztlan. La tradition olmèque, sur ce point, ne fait l'objet d'aucun doute ni d'aucune falsification (au grand dam, peut-être, de certains universitaires bien embarrassés par la question). Il est un peu plus surprenant, en revanche, de s'appuyer sur la Chronique d'Ura-Linda. Ce document, écrit en vieux frison, parle effectivement d'un lieu mystérieux, Atland, mais il est considéré comme un faux réalisé au XIXè siècle. Au XXè siècle, l'ésotérisme nazi lui accordera une importance certaine. Il s'agit de l'histoire de la Frise depuis le Déluge jusqu'au Moyen Âge, plus précisément de l'an 2194 av. J.-C. jusqu'à 803 ap. J.-C. Faux ou non, la date du Déluge ne correspond pas aux données traditionnelles. Les informations recueillies par certains chercheurs indépendants comme Andrew, jusqu'à présent, n'ont pas contredit la pensée traditionnelle (d'origine non historique et non humaine). Les noms Atalante et Atlas ne sont pas non plus dénués d'intérêt.

Par conséquent, je reste dans le doute en ce qui concerne le crédit à accorder à Selestor's Men of Atlantis. Je sais que la Californie est une grande productrice de choses plus psychiquement curieuses, pour ne pas dire sinistres, que réellement spirituelles. (L'écriture automatique en est une.) J'ai déjà évoqué ce problème et je pense encore le faire. La toute dernière note du texte/roman de von Ravn, par la voix de Selestor, se veut une note d'espoir puisqu'il nous est annoncé que l'Atlantide resurgira un jour des flots, dans toute sa splendeur. Lorsqu'on sait que cette île disparut par la faute de ses habitants, en rupture avec la Tradition de l'Âge d'or, conquis par l'appétit du pouvoir (et des pouvoirs), on peut s'interroger sur la nouvelle manifestation que cela pourrait prendre ou a pu déjà prendre. Je ne me livre à aucun prophétisme et me contenterai ici d'orienter le chercheur curieux vers le terme "atlantisme" et la (re)lecture de l'Apocalypse de saint Jean, notamment en ce qui concerne "la Bête surgie de la mer".

Takaashigani, de Justin Hunter

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

De Justin Hunter, je ne peux pas vous dire grand chose. Je pense qu'il est américain. Il écrit, plutôt dans les genres fantastique, splatterpunk, science fiction, peut-être aussi dans l'heroic fantasy. Le splatterpunk, c'est, en gros, du trash, du gore, donc pas nécessairement du fantastique. Takaashigani, d'ailleurs, est d'ailleurs, à strictement parler, un roman de science fiction, paru en 2015. J'ai même un peu galéré pour trouver une reproduction de la couverture qui fût de taille à peu près acceptable...

Duke vient du Nevada et, mandaté par l'Etat fédéral, doit se rendre sur la côte californienne pour y récupérer et remorquer un bateau. L'homme avec qui il doit prendre contact est un biologiste marin parti explorer la migration des crabes-araignées géants du Japon. Le nom japonais de cet animal (Macrocheira kæmpferi) est takaashigani. Non, il ne s'agit pas d'une émission de Thalassa... Ces crabes n'avaient jamais été vus dans la région. Duke va se retrouver dans une ville porteuse d'un lourd secret génétique les concernant.

Vous l'avez sans doute compris, il s'agit d'un roman dans lequel la nature prend sa revanche sur l'Homme. Revanche sur ses petits et grands trafics. Les êtres humains se font mutuellement des saloperies et les crabes, en définitive, sont des innocents. Il y en a beaucoup, beaucoup beaucoup beaucoup, certains sont gros, très très très gros. Ils bouffent des humains mais attention: ce sont des gourmets. Hunter détaille merveilleusement la délicatesse avec laquelle sont dégustées les entrailles humaines. Parce qu'évidemment, il y a un moment où tout part en latte. La côte devient le théâtre d'une gigantesque invasion. Avant cette phase du récit, cependant, on assiste à quelques sympathiques dépeçages. Ce que j'aime en particulier, c'est lorsque ça tombe sur des étudiants cons, dissimulateurs (je n'ai pas dit "des cons d'étudiants"), de jeunes garces locales. C'est une surenchère dans la dégueulasserie, d'abord humaine, puis animale mais, encore une fois, l'animal est un instrument inconscient du karma.

Ce karma, individuel et collectif, est tellement mauvais qu'en fait, ça zigouille de partout, dans des proportions grand-guignolesques assez rigolotes. L'originalité de Hunter est d'offrir différentes manières de faire s'affronter deux grégarismes, celui des humains et celui des arthropodes, dans des lieux et circonstances variés. La collectivité takaashigani, au final, est pure. Celle de Sapiens est pourrie jusqu'à la moelle (les crabes s'en délectent pourtant, de cette moelle). "En vrai", les crabes-araignées japonais sont des animaux paisibles. Le roman de Hunter est donc écologique dans un sens élevé (pas celui de quelqu'un comme Jean-Vincent Placé, qui n'en avait strictement rien à foutre). Il indique le point d'un cycle civilisationnel où l'écart est désormais maximal entre un Eden principiel, marqué entre autres par la concorde de toutes ses formes de vie, et la lieutenance de ce monde, définitivement bafouée (du moins pour l'âge de fer actuel), que l'Homme s'est vu confier à l'origine. Pour le dire autrement: on peut penser que la lecture d'un roman splatterpunk n'est qu'un défouloir pour citoyens frustrés, pendant leur trajet dans les transports en commun. Ça l'est peut-être dans certains cas mais il y aura toujours plus à voir pour les affamés subtils qui survivent tant bien que mal dans la désolation sublunaire.

The God Machine, de Martin Caidin

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

Pas très connu en France, Martin Caidin (1927 - 1997) fut un pilote de guerre doublé d'un prolifique écrivain spécialisé dans l'histoire de l'aviation et de l'astronautique. Il écrivit également un certain nombre de romans dits de science-fiction. Disons qu'à la limite, certaines de ses productions sont plus célèbres que lui: les geeks n'auront aucune peine à se souvenir de la série The Six Million Dollar Man (L'homme qui valait trois milliards), basée sur son roman Cyborg. Caidin publia aussi un roman, Marooned, adapté au grand écran par John Sturges en 1969 (qu'ici nous connaissons sous le titre Les naufragés de l'espace). Caidin s'occupa également de l'adaptation romancée du film de Dan Taylor, The Final Countdown (Nimitz, retour vers l'enfer), sorti en 1980.

A peu près tout le monde s'accorde à dire que les romans de Caidin sont prophétiques. Le gros de sa production s'étale en gros des années soixante aux années quatre-vingt et, en effet, il m'apparaît aussi que ses fictions vieillissent assez bien. Caidin a bien vu vers quoi s'orientait la conquête spatiale. Marooned, écrit en 1964, annonce involontairement, et avec un réalisme certain, "l'échec couronné de succès" du très réel désastre que fut le vol Apollo 13 de 1970. Même Cyborg, que nous devons impérativement apprendre à lire comme autre chose que le prétexte à voir courir à super-vitesse (et au ralenti) le sympathique Lee Majors, est une anticipation fiable sur les progrès de la bionique, c'est-à-dire de l'interaction entre l'homme et la machine.

The God Machine, roman écrit en 1968, narre la construction top secrète par le gouvernement américain d'un ordinateur géant, d'une puissance phénoménale. Les personnels, basés près du NORAD, dans le Colorado, ont été triés sur le volet. Le chef de projet, Steven Rand, a été approché dès ses études secondaires après une batterie de tests d'aptitude intellectuelle et psychologique. Rand est un surdoué des mathématiques et de l'informatique. La description de 79 (c'est le nom de code de l'ordinateur), les spéculations qu'avance Caidin, par l'intermédiaire des protagonistes, sur l'avenir de la cybernétique, des autoroutes de l'information, sont extrêmement intéressantes à lire s'il on se souvient que ce livre est paru un certain nombre d'années avant qu'internet tombe dans le domaine public.

Bien entendu, la délicate opération finit par foirer. Comme dans beaucoup de fictions à caractère catastrophique, l'auteur nous laisse clairement entendre que le succès aurait pu se trouver au bout de la route si certains événements relevant uniquement de la faiblesse (ou de la complexité) humaine n'étaient pas intervenus. Pour dire cela autrement: Caidin ne condamne pas, par rapport à l'intrigue, le réalité de cet ordinateur, mais certains mobiles qui ont présidé à sa conception. 79 engrange toutes les connaissances, dans tous les domaines. Jusqu'ici, rien de méchant. Le problème est qu'une coterie gouvernementale, dirigée directement depuis la Maison Blanche, n'a pas avoué à Rand que 79 a été construit pour résoudre tous les problèmes nés d'une géopolitique mondiale de plus en plus sensible. En 1968, la guerre du Vietnam fait rage, la crise des missiles de Cuba est encore bien présente dans les esprits, et même si Khrouchtchev n'est plus au pouvoir, l'URSS demeure une menace potentielle.

Or, 79 finit par développer une sorte de "conscience". Très puissant, très précis dans la finesse de ses "raisonnements", de ses calculs, construit par un homme, Rand, fasciné par l'interaction homme-machine (The God Machine annonce d'un certain point de vue Cyborg, écrit quelques années plus tard), il finit par s'apercevoir que le meilleur moyen, le moyen le plus logique d'éviter l'holocauste nucléaire général, est de contrôler les bons leviers humains. Mais ici, il n'y aura pas de diplomatie. Plus de trente ans avant Terminator et Matrix, The God Machine raconte l'histoire d'une prise de contrôle à ses débuts. Nous n'y voyons pas de robots mais des humains transformés en chiffres, plongés par l'ordinateur dans un état de suggestion post-hypnotique, ce qui, finalement, revient un peu au même. Nous n'éprouvons pas de doutes sur la réalité du tissu atomique constituant l'univers dans lequel nous nous déplaçons; nous éprouvons en revanche, avec le protagoniste, une paranoïa grandissante au fur et à mesure que nous avançons dans l'histoire: qui est contrôlé à son insu? Qui ne l'est pas? Qui est mon allié? Mon ennemi?


Rand devra fuir plusieurs tentatives d'assassinat. Au cours de sa pérégrination, il finira par comprendre qu'il ne reste plus qu'une solution pour débrancher un ordinateur construit pour ne jamais s'arrêter, un complexe gigantesque doté des protections cybernétiques et matérielles les plus redoutables (lasers, réacteur atomique). Les conversations entre Rand et 79, très bien menées par Caidin, sont un duel délectable. Rand ruse, perd pour gagner. Car il a compris que 79 (n'importe quel ordinateur, en fait) est un excellent joueur d'échecs, mais un piètre joueur de poker. 79, logique jusqu'au bout de ses circuits, est incapable de mentir. 79 ne sait pas bluffer. Rand se servira de cette limitation pour s'approcher de 79. Cependant, pour neutraliser celui-ci de façon effective et définitive, il devra y aller à la bite et au couteau, c'est-à-dire avec des moyens physiques. La fin du roman m'a laissé en bouche une très intéressante amertume: Caidin semble dire que toutes les ruses de notre intelligence trouvent leur justification lorsqu'il s'agit de combattre un mal. Mais le coup final, matériel, est un retour à des méthodes beaucoup moins fines. La simplicité de l'arrêt de 79 signe à mon sens une sorte de victoire à la Pyrrhus. Le prix à payer est, encore plus radicalement, le don de sa vie. Mourir pour détruire sa création devenue folle. Mais n'oublions pas: initialement, c'est le mal dans l'être humain, la dissimulation, qui manque plonger le globe dans le chaos. 79 ne hait pas, n'aime pas. 79 est logique, c'est tout. Pour ma part, j'aurais aimé que certaines situations fussent étoffées, certains personnages également (l'assistante de Rand est une blonde relativement inconsistante). J'aurais vu d'un bon oeil l'absence de certains tics d'écriture (interjections du narrateur, par exemple). Cela dit, je ne vais pas cracher dans la soupe: j'ai lu très vite et avec un réel plaisir ce roman.

The Dedalus Book of the 1960s, de Gary Lachman

The Dedalus Book of the 1960s est le premier ouvrage, paru en 2001, de Gary Lachman, connu également sous son nom de scène Gary Valentine, guitariste, membre fondateur de Blondie. D'autres livres signés Lachman n'ont pas tardé à suivre. Leur point commun est de dégager une constante dans le rapport ésotérisme/occultisme et pop culture, à l'instar des recherches et créations menées par Pacôme Thiellement et Thomas Bertay.

Lachman reconnaît bien volontiers que, trop jeune à l'époque, il n'a pas réellement connu l'aventure des années 60 mais qu'il en capté ce que donnaient les médias et la littérature. Parvenu à l'âge adulte au cours des années 70, il a eu accès aux vestiges de ce qu'il nomme une Atlantide contreculturelle. La métaphore est tout à fait valable, peut-être encore plus que ce qu'il croit. Le sens d'un passé marqué par de Grands Anciens peut s'entendre de plusieurs manières : il y a ceux de la décennie elle-même : Leary, Lennon, Watts, Ginsberg, Manson, La Vey, etc, mais il y a également toutes les racines ésotériques et occultistes récupérées, ou redécouvertes, par les années 60. C'est ainsi que dans l'ouvrage de Lachman sont plusieurs fois mentionnés Lovecraft, Tolkien et Crowley.

Qu'ils soient « anciens » des sixties ou pères fondateurs de la littérature fantastique d'expression anglaise, le point commun qui s'exprime à travers ces manifestations est un intérêt irrépressible pour l'occultisme et le mysticisme. Ici, il est important de souligner que Lachman, sous prétexte d'avoir en quelque sorte loupé le coche, aurait très bien pu se livrer à un exercice d'hagiographie. Il n'en est rien, et c'est un des points forts du livre : la conservation d'un équilibre entre la délectation et la distanciation critique (non dénuée d'humour). Lachman révèle qu'à la sortie de son ouvrage, il a été plus d'une fois critiqué pour avoir, si l'on veut, torpillé cette folle décennie et fortement assombri le tableau. Son approche est en réalité beaucoup plus mesurée ; si j'ose dire, Lachman n'a pas la posture angéliste consistant à cautionner le satanisme (ou ce qui, alors, passa pour tel).

Personnellement, j'en suis ressorti avec la conviction, déjà bien des fois assurée, que les États-Unis, et en particulier son propre « occident », la Californie, étaient un terrain propice à la manifestation de phénomènes de nature hadale (comme il me semble le voir dans le roman de Richard Laymon The Cellar). Une nouvelle Atlantide, et qui connaîtra le destin de la précédente. Ce n'est pas, cela dit, la conclusion de Lachman (qui se penche également sur la situation au Royaume-Uni). Mon avis n'engage que moi.

The Dedalus Book of the 1960s est à la fois un regard personnel, le fruit d'une réflexion bien informée mais aussi, plus simplement, une très bonne entrée en matière pour tout lecteur désireux de mieux comprendre les années soixante à la fois dans leurs chatoiements les plus enchanteurs et leurs ressorts les plus obscurs ou les moins évidents.

The Cellar, de Richard Laymon

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

Ce roman a paru en français en 1987 sous le titre La cave aux atrocités, au Fleuve Noir (collection Gore ; j'ignore qui en fut le traducteur) puis en 2009 sous le titre La Cave, chez Milady, dans une traduction réalisée par Lorène Lenoir.

Lorsqu'elle apprend la remise en liberté de son ancien époux Roy, Donna et sa petite fille Sandy plient bagage, prennent la voiture et tracent en direction du nord. Autrefois, Roy a violé Sandy. Passée la baie de San Francisco, la jeune femme et son enfant, suite à un accident de radiateur, sont contraintes de faire halte dans la petite ville côtière de Malcasa Point. Là, elles font la connaissance de Jud et de Larry. Jud (son prénom complet est Judgment) est un mercenaire chargé par Larry de tuer la créature qui rôde dans Beast House, une macabre attraction locale, créature à laquelle Larry a été confronté lorsqu'il était enfant et dont le traumatisme résultant ne s'est pas effacé en dépit de l'âge mûr. Pendant ce temps, Roy a retrouvé la piste de son ex-épouse et de sa fille. Tous ces éléments, apparemment hétéroclites, vont se retrouver et réagir les uns aux autres dans ce qui est le premier roman du Chicagolais Richard Laymon, né en 1947 et passé de l'Autre Côté en 2001.

Peut-être en dehors des clous de la critique, je vois The Cellar comme une métaphore de la désintégration du rêve hippie. Ce roman, paru en 1980, a pour personnage un homme ayant violé sa fille alors que celle-ci avait six ans. Dans l'histoire, elle en a douze donc elle est née en 1968, année où le Flower Power est sur le point de prendre des teintes obscures. 1974 correspond par conséquent à l'année de ce viol incestueux. Il se trouve que, cette même année, Roman Polanski sort un de ses meilleurs films, Chinatown, autre tragédie californienne sur fond d'inceste. C'est en 1969, toujours en Californie, que se déroulent les affaires Tate-La Bianca (Charles Manson) et Altamont (Hell's Angels). Autrement dit, il y a quelque chose de pourri dans le Golden State. There's something rotten in the Golden State. Dans The Cellar, l'espace se réduit comme une peau de chagrin: nous passons de la baie de San Francisco à la petite ville de Malcasa Point, puis, de là, à un terrain marqué par une longue histoire de mort et de démence; sur ce terrain, nous aboutissons à son point le plus inférieur et de contraction maximale: la cave (cellar, donc, en anglais).

Dans le symbolisme traditionnel, l'Occident voit le soleil se coucher. Il s'agit donc de la terre des morts, le lieu où la nuit l'emporte sur le jour. Il faut peut-être alors voir une inversion ironique dans le fait que la Californie, point extrême de l'Occident, ait été surnommée The Golden State, alors qu'elle serait la cave de notre civilisation désormais prête à se faire empailler. (Je dis "désormais" car l'Occident, dans son principe, n'est ni pire ni meilleur que l'Orient. Il est mais, toujours dans la pensée traditionnelle, il subit la dégradation cyclique l'éloignant toujours un peu plus du Principe qui le fonde.) La Californie, sur cette planète, est une des zones où la confusion du psychique et du spirituel est à son maximum. Cela ne date pas des années soixante et du Flower Power dont les ténèbres, donc, se sont brutalement manifestées en 1969. C'est à se demander si, en vertu de ce qu'on appelle la géographie sacrée, il n'en a pas toujours été ainsi. C'est à se demander même si des profondeurs des failles sismiques sillonnant la région ne s'exhalent pas des miasmes particuliers qu'aucun sismographe ne peut détecter. Curieusement, ce qui se trouve sous terre revêt un rôle très important de The Cellar. Dans l'intrigue, l'horreur se manifeste dès le début du vingtième siècle. (Je pense aussi à un autre texte californien, paru en 1937, très différent de The Cellar et auquel je consacrerai peut-être une note de lecture.)

J'ai dit plus haut que j'étais peut-être en dehors des clous de la critique. Dans son essai Anatomie de l'horreur (titre original : Danse Macabre), Stephen King considère que The Cellar n'est pas un bon roman, non à cause des thèmes abordés mais à cause de ses qualités littéraires insuffisantes. (King, ailleurs, voit en Laymon un écrivain original.) La bestialité du roman n'est pas franchement explicitée par l'auteur. Elle n'est même pas franchement complètement décrite. S'agit-il d'une faiblesse d'écriture ? Il est vrai que l'enchaînement des péripéties a quelque chose de mécanique et semble dénué de tout didactisme moral. Certaines possibilités dramatiques, certains rebondissements, paraissent ne pas avoir été retenus alors qu'ils tendaient la main à Laymon, en quelque sorte. Mais cette impression d'inachèvement m'offre la vision d'un monde sans direction supérieure, livré à lui-même, à ses monstres. Un des mâles alpha de l'intrigue, Jud, fait figure de héros invincible. Néanmoins, son obstination du « jugement » le positionne dans un radicalisme à la limite du tératologique.

Trois suites ont été données à ce roman. Je ne sais si, lors de sa parution en 1980, Laymon avait prévu la rédaction d'un cycle. La première suite a vu le jour en 1986. Entre temps, Laymon a écrit d'autres livres, pas tous dans le genre horreur. J'envisage de lire un de ces quatre le deuxième volet consacré à la Bête mais je souhaiterais « m'approprier » dans son ordre chronologique l'œuvre de cet auteur, plus célèbre en Europe qu'aux États-Unis.

The Secret History of the Gnostics, d'Andrew Phillip Smith

(Note de lecture rédigée en juin 2017.)

Si le Gallois Andrew Phillip Smith ne se considère pas comme un gnostique, il n'en demeure pas moins que ce courant religieux est une influence majeure de sa bibliographie. The Secret History of the Gnostics (sous-titre : Their Scriptures, Beliefs and Traditions), paru en 2008, n'est pas son premier ouvrage sur le sujet mais, comme il l'indique sur son site, celui dont il conseille la lecture, en guise d'introduction, à toute personne intéressée par le sujet.

Le gnosticisme (du grec gnosis, « connaissance ») a connu beaucoup de courants, fait l'objet de persécutions depuis les premiers temps du christianisme jusqu'au moyen âge, avec l'éradication du catharisme (mais, hélas, pas seulement). Cela dit, l'absence d'une centralisation pastorale fait que l'une ou l'autre de ces variantes a toujours pu revoir le jour, ici ou là. C'est encore vrai de nos jours.

Grosso modo, aux yeux d'un gnostique, le Dieu créateur de l'Ancien Testament n'est pas le Dieu ultime, primordial (la coexistence des termes « ultime » et « primordial » n'est pas un oxymore) mais un démiurge incompétent, ce qui expliquerait qu'ici-bas, nous vivions et mourions dans un monde de merde. Les anges de ce démiurge (les archons) ne seraient pas là pour nous aider mais pour nous enferrer encore davantage dans l'illusion. Dans cette lutte, d'autres êtres issus du Plérôme (station spirituelle supérieure) nous viennent en aide : ce sont les éons. Nous ne sommes pas très loin du thème de Matrix, dont le sous-texte gnostique a marqué les esprits (la fameuse pilule rouge) sans qu'il ait été besoin d'une quelconque dénomination religieuse officielle, déclarée. Chassez la gnose par la porte, elle revient par la fenêtre.

Smith (et non l'agent Smith), puisqu'il s'agit d'une présentation générale de cette école de pensée, tente avec succès, dans cet ouvrage, d'offrir un texte dûment étayé par nombre d'études antérieures et aussi, bien entendu, par la littérature gnostique retrouvée en 1945, dans une jarre, à Nag Hammadi (Égypte). Il n'est pas question pour lui, en revanche, de dessécher sa substance par un excès de formalisme universitaire. Qu'on me comprenne bien : je ne suis pas en train de dire que ce bouquin a été torché à la va-vite. Il est au contraire rédigé de façon accessible à toute personne ressentant le besoin d'aller visiter une zone théologiquement condamnée mais pour laquelle un regain d'intérêt significatif se manifeste malgré tout depuis quelque temps. Smith passe en revue la conception de Dieu dans le gnosticisme (qui n'est pas du tout un négationnisme), la distribution de ce courant dans différentes sectes (mot à prendre ici dans son sens historique originel) : Séthiens, Valentiniens, Bogomils, Cathares... Il étudie également les grandes lignes de la psychologie gnostique, l'interprétation gnostique de la Bible (donc les deux Testaments), la pratique religieuse concrète, les origines du gnosticisme puis la variante particulière que fut le manichéisme. Enfin, Smith se penche sur la transmission des connaissances (en termes de générations et d'espaces géographiques), le destin tragique des cathares et celui, très incertain, du dernier courant gnostique actuellement constitué en Église, le mandéisme.

L'auteur conclut son livre en insistant sur le fait, souligné plus haut, que ce mouvement est toujours susceptible de perdurer, voire de connaître d'autres floraisons. Ce peut être par le biais du cinéma, de la littérature, de la bande dessinée, de la musique... Tout, à la limite, peut être « gnostique » ou se voir rattaché à cette orientation, ce qui peut se révéler problématique ou engendrer une impression de dilution qui ne signifierait plus grand chose. D'où l'intérêt de bien connaître les bases de cette tradition. C'est ce que propose The Secret History of the Gnostics. Personnellement, outre ce livre, je recommande aussi la lecture des ouvrages et du site internet de l'essayiste Pacôme Thiellement. Outre le fait que là, tout est en français (!), il est très au fait de la question et de ses prolongements dans la pop culture.

DANGER: INTERACTION

  Je ne m'en aperçois qu'une fois sur le palier car de l'autre côté, derrière ma porte d'entrée, je n'entends pas nécess...

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