mardi 28 mai 2019

Les Volponi, d'Aurélia Gantier

Note de lecture parue sur Mauvaise Nouvelle.

"Les Siciliens de Tunis, ni Siciliens, ni Tunisiens, ni Français, ni rien, réalisaient pour la première fois le déracinement qu'on leur imposait. Ils rejoignaient l'Histoire sans le savoir."


vendredi 24 mai 2019

Unholy Dimensions, de Jeffrey Thomas

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

Unholy Dimensions est un recueil de nouvelles et de poèmes écrits entre 1988 et 2005. Les textes ne sont pas disposés dans leur ordre chronologique de parution, ce qui peut gêner un lecteur désireux de suivre particulièrement l'évolution stylistique de Thomas. Concernant ce point, on peut dire en tout cas que l'auteur, s'il se réfère constamment à l'univers mis en place par Lovecraft, sait aussi (au final) prendre ses distances par rapport à celui qui fut la chèvre-matrice aux mille petits héritiers littéraires! C'est d'ailleurs lorsque les références au Cthulhu Mythos sont rares, voire inexistantes, que l'auteur est le plus efficace. Il est en effet ardu, de plus en plus ardu, de continuer de faire du neuf avec du Grand Ancien. Le seul saupoudrage des noms plus ou moins connus de cette grande création littéraire (Cthulhu, Nyarlathotep, Yog-Sothoth, Shub Niggurath, Arkham, Miskatonic, Innsmouth, Necronomicon, etc), largement ignorée du vivant de son créateur, ne suffit désormais plus à garantir le plaisir de la lecture. Qu'on se rassure cependant: jamais, dans ce recueil, Jeffrey Thomas ne tombe dans ce travers, même, donc, en cas de références explicites.

"Unholy dimensions" peut se traduire par "dimensions impies". Les vingt-sept textes composant ce recueil sont une exploration de la manière dont le Cthulhu Mythos va se colorer dans des contextes différents, avec des points de vue narratifs multiples. Certaines nouvelles relèvent de la science-fiction, je dirai de la science-fiction explicite car, à strictement parler, les créatures créées par Lovecraft appartiennent également à ce genre quand bien même on a longtemps vu en elles l'ameublement d'une littérature fantastique. Ce qui a changé, c'est qu'un lecteur de 2017 a vu se développer, au cours des dernières années, des théories et découvertes scientifiques considérées jadis comme de la pure spéculation, autrement dit de la littérature. (En son temps, Maurice G. Dantec eut raison de voir dans la littérature de science-fiction la littérature du réel.) Ce qui semble surnaturel (appartenant au fantastique) n'est peut-être que du réel non expliqué ou, plus exactement, pas encore traduit en langage scientifique officiel. La science-fiction explicite, alors, relève du décor dans lequel se déroulent les trois premières histoires: futur non daté mais assez proche, expansion spatiale, peuplement d'exoplanètes, rencontres et coopération avec des intelligences extra-terrestres. La noirceur cosmique des entités tentant de s'approprier l'univers (rien de moins) n'en est pas atténuée pour autant. Face à une telle démesure de puissance, Homo Sapiens (ainsi que les autres races intelligentes) demeure à jamais minuscule (ce qui ne signifie pas forcément vulnérable). Il s'agit donc pour Jeffrey Thomas, dans cette anthologie, de dresser l'évolution de notre langage face au radicalement différent, quoique, d'une manière étrange, également tout proche. Cette chronologie s'étend du passé biblique à un futur possible de notre humanité. La réécriture de la célèbre histoire du prophète Jonas est une des grandes réussites du recueil. Pour ce qui est du présent, on lira aussi avec beaucoup d'intérêt une intrigue mettant en scène des Yézidis, communément appelés "adorateurs du Diable", au cours de la guerre en Irak. Quant au futur, donc, je renvoie aux trois premières nouvelles dont le point commun est un personnage de résistant à l'invasion. (Un des poèmes, Ascending to Hell, rappelle aussi Dante.) Cette compilation, par conséquent, ne devrait pas décevoir les amateurs éclairés (et les "néophytes"), en particulier lorsqu'elle opte pour le non-dit. 

Ritual in the Dark, de Colin Wilson


Note de lecture à découvrir sur Unidivers.

OVNI, l'extraordinaire découverte, de Jean-Claude Bourret et Jean-Pierre Petit

Pour leur collaboration de 2017, publiée aux éditions Trédaniel, le journaliste Jean-Claude Bourret et le physicien Jean-Pierre Petit reprennent le complexe dossier OVNI par le biais d'une découverte cosmologique initialement sans rapport direct avec un phénomène encore largement considéré comme tabou au sein de la communauté scientifique française.

Il s'agit d'un livre-entretien entre deux chercheurs de vérité qui s'étaient déjà rencontrés en 1975 autour d'une première enquête, Le nouveau défi des OVNI. Dans cette nouvelle parution de 2017, Jean-Claude Bourret reprend le rôle de Candide, rôle auquel le lecteur s'identifiera sans peine étant donné l'ampleur et la complexité des questions abordées. Jean-Pierre Petit, cependant, en est parfaitement conscient et il faut préciser de suite que les deux intervenants font leur possible pour faciliter la compréhension du lecteur peu versé en sciences. Ils y parviennent mais il n'en demeure pas moins qu'OVNI, l'extraordinaire découverte est un ouvrage très dense et, surtout, fascinant.

Je n'aurai pas l'outrecuidance de commenter en expert (ce que je ne suis pas). Ce que je retiens, c'est que Petit réfute la théorie des cordes et l'existence d'une singularité au cœur des trous noirs. Concernant ces derniers, il pense que ceux-ci débouchent sur un autre univers, un univers jumeau constitué d'antimatière. Au passage serait expliqué, grâce au modèle Janus (dieu romain à deux têtes regardant dans des directions opposées, et gardien des portes) le mystère de la matière noire, mais pas seulement : une intelligence (en interaction avec nous depuis très, très longtemps) serait capable de passer d'un univers à l'autre à bord d'engins prévus à cet effet. Cela permettrait de comprendre, par exemple, le fait que ces véhicules soient capables d'opérer des virages à 90° sans déperdition de vitesse. Stephen Hawking, en tout cas, a remis en cause (en 2016) l'existence d'une singularité au centre des trous noirs.

Dixit Jean-Pierre Petit : « L'énergie d'une masse m, c'est mc2. Si cette masse est négative, l'énergie est aussi négative. Les particules de masse et d'énergie négatives émettent des photons d'énergie négative que nos yeux et nos télescopes ne peuvent pas capter. C'est aussi simple que cela. »

Selon Petit, la résolution du problème ovni passe par une attitude nuts and bolts, autrement dit par la science dure. Il conçoit ce phénomène comme un véhicule, une machine, et rien d'autres. Son approche se veut en rupture avec l'angle anthropologique ou religieux, en particulier avec celle de Jacques Vallée. S'il reproche à ce dernier son hypothèse du « tout paranormal », il n'en demeure pas moins que Vallée aussi est un scientifique de formation. Par ailleurs, ce « paranormal » en question est peut-être un « normal » non expliqué ou éventuellement la perception désormais incomprise de phénomènes connus depuis fort longtemps mais actuellement intraduisibles dans notre paradigme.

Quoi qu'il en soit, l'entretien de Petit et Bourret se projette bien au-delà des seules données scientifiques. C'est en premier lieu le compte-rendu détaillé, amer mais dépourvu de haine, d'une carrière scientifique brisée. Dans la sphère scientifique française, il semble que tout soit mis en œuvre pour ne pas faire de vagues lorsqu'il s'agit d'aborder un phénomène absolument irréfutable mais qui possède l'inconvénient de ne pas être soluble dans les CV universitaires. On pourrait ajouter une autre hypothèse : l'interaction ovni/homo sapiens est établie dans certains milieux mais elle pose des difficultés et des enjeux tels qu'il est impératif de mettre au placard tous « emmerdeurs » éventuels du type Jean-Pierre Petit (connu entre autres pour sa volonté de transparence).

S'arrêter à ces points, susceptibles de vite déboucher sur des querelles de personnes, ne ferait pas justice à Petit. L'étude des ovnis, parallèlement à la physique des plasmas, la cosmologie, ne fait que mettre en évidence les graves et immédiats problèmes de notre survie. La conversation avec Bourret évoque bien d'autres domaines que la seule physique : il est question aussi de biologie, de philosophie, bref d'une remise en cause globale de notre histoire, toute notre histoire. Comment expliquer la recrudescence des observations d'ovnis depuis notre première utilisation de l'atome ? Il est certain que nous « les » intéressons mais qui nous dit que nous ne nous trouvons pas, de ce fait (notre recours aux particules élémentaires), en situation particulièrement critique ? Qui nous dit que, de ce fait, nous ne « les » mettons pas aussi en danger, d'une façon ou d'une autre ? Qui nous dit que, de ce fait, nous ne mettons pas en danger notre accès à une compréhension supérieure de l'Univers, compréhension peut-être déjà partagée ici et là par bien des mondes ? Un bémol, cependant : je ne tiens pas du tout à tomber dans le délire effusif d'une « fraternité cosmique », « galactique » ou autre. Je me permets en effet d'évoquer une hypothèse plus sombre selon laquelle ces « extra-terrestres » ou « extra-dimensionnels » ne seraient pas forcément animés d'intentions bienveillantes à notre égard. L'essai de traduction en langage scientifique d'une présence vieille comme ce monde pourrait masquer d'anciennes traductions de cette présence : je renvoie pour cela à une très intéressante étude publiée en 1979 (aux éditions de la Maisnie) par le chercheur pérennialiste Jean Robin, Les Objets volants non identifiés ou la Grande parodie.

Le village pathétique, d'André Dhôtel

« Le paysage avait cette patience qu’on attribue au néant mais des bruits imperceptibles l’animaient, comme lorsqu’on plonge la tête dans l’herbe d’un pré. »

Note de lecture à découvrir sur Unidivers.

The Psychic, de Lucio Fulci

The Psychic / Sette note in nero est un giallo de 1977 dirigé par Lucio Fulci. Le générique se compose principalement de Jennifer O'Neill, Gianni Garko, Gabriele Ferzetti, Marc Porel, Evelyn Stewart et Jenny Tamburi.

En 1959, à Douvres, une femme se suicide en se jetant d'une falaise. Au même instant, sa fille Virginia, à Florence, fait l'expérience d'une vision de sa mère. Quelque vingt ans plus tard, Virginia (Jennifer O'Neill) habite près de Rome et a épousé Francesco Ducci (Gianni Garko), un riche homme d'affaires. Ducci part en déplacement professionnel et Virginia repart seule de l'aéroport. En chemin, elle a à nouveau des visions: une femme d'un certain âge assassinée, un mur en train d'être abattu et une lettre dissimulée sous une statue.

Virginia souhaite faire rénover une demeure à l'abandon que son époux a acheté mais remarque que la bâtisse ressemble à une propriété qu'elle a vu au cours d'une transe. Elle démolit un mur dans une pièce et trouve un squelette derrière le plâtre. Croyant que le squelette est celui de la femme de sa vision, Virginia appelle la police. Les enquêteurs ne croient pas à son histoire et accusent Ducci du meurtre.

L'examen du corps révèle qu'il ne s'agit pas d'une femme âgée mais d'une jeune femme dans la vingtaine, Agneta Bignardi, tuée à peu près cinq ans plus tôt. Le squelette finit par être identifié: c'est l'ex-petite amie de Ducci, disparue il y a plusieurs années. Virginia est bien décidée à innocenter son époux. Pour ce faire, elle contacte son ami Luca Fattori (Marc Porel). Fattori est chercheur en parapsychologie. Sa propre enquête finit par le diriger vers Emilio Rospini (Gabriele Ferzetti), qui est peut-être le vrai coupable.

Francesco revient de son voyage d'affaires et Virginia le met au courant de tout ce qui vient de se passer. Il la supplie de chasser tout cela de son esprit mais elle, au contraire, devient de plus en plus obsédée par ce mystère. Elle discute de l'affaire avec Gloria (Evelyn Stewart), la sœur de Francesco, et Melli (Riccardo Parisio Perrotti), un avocat ami de Gloria. Gloria déclare que son frère est parti en voyage d'affaires aux Etats-Unis en avril 1972 et que la personne qui a changé le mobilier de la pièce, c'est elle. La pièce au cadavre emmuré avait été la chambre de Francesco. Les meubles aperçus par Virginia pendant sa vision sont ceux achetés par Gloria après le départ de Francesco.

Quelques jours plus tard, Virginia achète un magazine sur la couverture duquel se trouve une photographie de la jeune femme assassinée. Il s'agit du même magazine vu pendant la transe de Virginia. Quand Luca se rend compte que le magazine en question n'existe que depuis une année, il comprend que ce dont Virginia a fait l'expérience, c'est une prémonition et non une vision de crimes passés. Virginia et Luca découvrent d'autres éléments semblant innocenter Francesco, ce qui permet à celui-ci d'être libéré sous caution. Gloria, pendant ce temps, offre en cadeau à Virginia une montre. La montre, à chaque nouvelle heure, émet une petite musique lancinante.

En proie à des visions de plus en pus fréquentes, Virginia monte dans un taxi de couleur jaune. À l'intérieur se trouve une CB dont le voyant rouge clignote. Elle part du bureau de Luca pour se rendre chez elle, exactement comme dans sa vision. La mystérieuse femme âgée téléphone à Virginia et laisse un message sur son répondeur: elle lui propose des informations concernant l'affaire. Lorsque Virginia arrive au domicile de cette dernière, elle la trouve morte (dans la même position qu'au cours de sa vision). Rospini surgit et Virginia s'enfuit épouvantée. Après s'être emparée d'une lettre (au contenu vital) vue aussi en transe, Virginia gagne la route et pénètre dans une église en cours de travaux, non loin de là. Elle s'y cache mais Rospini la retrouve car sa montre se met à sonner l'heure. Celui-ci tente de l'atteindre sur un échafaudage de bois mais glisse et va s'écraser sur le sol de marbre, plusieurs mètres plus bas.

Si je découvre de la déco Conforama, je crie!
Virginia court jusqu'à la vieille demeure (rachetée par Francesco) qui se situe à proximité. Elle lui téléphone pour lui dire de venir tout de suite. Une fois arrivé, elle s'alarme intérieurement de le voir boiter (dans sa vision, un inconnu boite). Il lui explique s'être foulé la cheville quelques heures plus tôt. Les deux se rendent dans la pièce fatale. Francesco pose sur une table un exemplaire du magazine avec Agneta en couverture. De plus en plus nerveuse, Virginia commence à fumer une des Gitanes maïs de Gloria (un autre cadeau) et place celle-ci sur un cendrier aperçu aussi en transe.

À l'hôpital, la police s'entretient avec Rospini, gravement blessé. Rospini relate avec peine certains événements. En 1972, la femme d'un certain âge, signora Casati, reçut un acquéreur illicite pour une toile de grande valeur exposée dans une proche galerie. Francesco Ducci, Rospini et Agneta Bignardi avaient été impliqués dans le vol. Rospini tua un gardien, fait mentionné dans une lettre à Casati et écrite par Agneta. Rospini, en fait, ne cherchait pas à tuer Virginia mais seulement à récupérer la lettre. Casani était déjà morte à son arrivée, tuée par Francesco qui se foula la cheville en sautant d'une fenêtre. Francesco tua aussi Agneta cinq ans auparavant: elle voulait s'enfuir avec le tableau.

Seule avec son mari, Virginia s'effraie de plus en plus de la convergence graduelle des éléments de ses visions. Un lien crucial, dans cette chaîne, est le moment où Francesco aperçoit sur un buffet la lettre incriminante. Virginia affirme qu'elle ne l'a pas lue mais Francesco ne la croit pas. Il l'attaque soudain avec un tisonnier. Elle esquive son premier coup et le tisonnier va fracasser un miroir (également vu en transe). Le second coup l'atteint à la tête. Virginia s'effondre et saigne abondamment. Francesco se prépare à emmurer son épouse dans le trou dégagé. En définitive, tous les détails de la pièce concordent: la vision qu'a eue Virginia est celle de son propre assassinat.

Je suis super intelligent, super mignon et j'ai un super magnétophone!
Un peu plus tard, Luca détermine (grâce à la couverture du magazine) les lieu et moment véritables où Francesco aurait pu tuer Agneta Bignardi. Il fonce alors à la villa Ducci et se fait prendre en chasse par deux motards carabinieri (pour excès de vitesse). Il parvient à leur échapper pendant assez longtemps pour mûrir ses soupçons. Une fois tout le monde arrivé à la villa, Francesco leur ouvre la porte et les fait entrer dans la fameuse pièce. Il leur fait part de ses inquiétudes au sujet de la disparition de son épouse. Malgré les questions des policiers et les remarques de Luca, Francesco garde le contrôle de lui-même. Alors que Luca est sur le point de repartir, escorté par les motards, tout le monde entend les sept notes de la montre, venues du mur derrière lequel se trouve le corps de Virginia...

Le paranormal, dans ce film, est évidemment un élément central de l'intrigue, il n'est pas cautionné par certains personnages de l'intrigue (comme on peut s'y attendre) mais il n'est pas non plus objet de stupéfaction. C'est presque un phénomène normal et, en réalité, la seule attitude non éclairée vis-à-vis de l'acception du paranormal (qui n'est peut-être qu'un normal actuellement rejeté par la science officielle) est celle du couple de paysans rapidement aperçus dans la villa pas encore retapée, au début du film. Demeure néanmoins le problème de l'interprétation des visions. Il se divise en deux courants confluents: le premier est en rapport avec la flèche du temps ou disons l'expérience du temps. Pour Virginia, le temps linéaire va en réalité se boucler sur lui-même puisque ce qu'elle aperçoit n'est pas le passé mais l'avenir (premier courant) et que cet avenir est le sien (second courant). Dans la pensée traditionnelle, le temps est cyclique mais cela ne signifie pas que l'individu revit sans cesse la même chose, comme sur un disque rayé. Au moment où un cycle d'existence se conclut, le cercle se poursuit mais avec un hiatus ontologique, un décrochage permettant l'accès à un niveau immédiatement supérieur. La doctrine cyclique du temps est plus exactement l'ascension d'une spirale. Le hiatus en question, c'est ce que nous appelons la mort (qui est effectivement mort à un état antérieur et simultanément naissance à un état supérieur).

Vous reprendrez bien un Poe de thé?
La question que je me pose, c'est: Virginia est-elle vraiment morte emmurée? Ses fonctions vitales se trouvent peut-être au plus bas, avec le manque d'air et sa blessure crânienne mais bon... La fin du film ne me semble pas si évidente que ça... Mais il se peut tout bêtement que je n'aie pas envie de voir mourir ce personnage. Ce que je trouve en revanche un peu plus clair, c'est sa pulsion de mort. Réprimée, je veux bien l'admettre. Regardons bien: au début de l'histoire, la mère de Virginia se suicide (on ne dit d'ailleurs pas pour quelle raison). Une fois adulte, Virginia est identifiée à cette dernière: ressemblance physique, habillement, ressemblance des véhicules qu'elles conduisent. Notez, je vous prie, l'usage que je fais de la tournure passive: elle ne s'identifie pas à sa mère parce qu'elle n'en est pas consciente mais elle lui est identifiée (par le spectateur). L'élément qui me fait pencher pour la thèse de la pulsion de mort inconsciente, c'est ce qu'on pourrait appeler le dernier maillon de la chaîne visionnaire: le fameux tableau dérobé. Sa nature me semble importante. Il s'agit d'une icône représentant la Vierge à l'enfant Jésus. C'est le retour désiré de la mère morte, le désir de reprendre l'enfance, autrement dit le désir d'une circularité ou d'une rotondité ventrale qui ne trouvera son accomplissement que dans le "ventre" d'un mur, à l'état (peut-être) de cadavre. Très intéressante aussi est la scène où Virginia et Francesco quittent l'hôtel de police: vue en plongée, chemin en spirale mais spirale descendante. Régressive? Le guide, dans ce cas, serait le bellâtre et meurtrier époux et non un avatar de Virgile. Dans La divine comédie, la remontée ne peut se faire qu'après une descente jusqu'au point le plus bas de l'Enfer, là où s'opère le retournement, au point de jonction du ∞. Ici, donc, j'ai un doute. Par ailleurs, la blessure de Virginia rappelle les blessures reçues par sa mère au cours de sa chute mortelle. Non, finalement, je pense que la fille y passe aussi.
C'est un giallo assez soft mais un giallo quand même, hein...

Au final, je trouve que Fulci a réalisé là un solide film à suspense, sans avoir recours à des effets (trop) grandiloquents. La grandiloquence "bien mal faite", cela dit, j'apprécie beaucoup et ce cinéaste nous en a également offert, au point de figurer sur une liste de films censurés, voire interdits, établie au début des années quatre-vingt par une commission de censure britannique. Evidemment, ça me donne encore plus envie de regarder les œuvres en question...




Steuplaît, t'aurais pas des Kleenex?

jeudi 23 mai 2019

The Ultimate Warrior, de Robert Clouse

The Ultimate Warrior est un film de Robert Clouse, sorti en 1975. Ses principaux acteurs sont Yul Brynner, Max von Sydow, Joanna Miles, William Smith, Richard Kelton et Stephen McHattie.

Le titre français, New York ne répond plus, est un peu trompeur car, concrètement, personne n'appelle la Grosse Pomme! Tout le monde ou presque a passé l'arme à gauche à la suite d'une pandémie. Dans la ville en ruines, en cette année 2012, quelques survivants sont groupés en communautés. Deux factions s'affrontent: celle du Baron (Max von Sydow), qui est parvenue (grâce à un ancien scientifique aux pouces verts) à faire pousser des graines, des légumes sur le toit d'un immeuble. L'autre est celle de Carrot (William Smith), plus violente et peut-être "vaguement" anthropophage. La situation, de toute façon, se dégrade malgré le jardin que les virus désormais disparus ont épargné. Les attaques de Carrot se font plus fréquentes.

Le Baron engage alors un combattant énigmatique, Carson (Yul Brynner), afin de fournir un renfort. De Carson, on sait qu'il vient de Détroit et qu'il a l'intention de se rendre sur une île au large de la Caroline du Nord où, dit-il, il a de la famille. Le Baron comprend que seuls des individus choisis (par lui-même), à qui seront confiés des échantillons de graines, seront en mesure de survivre là-bas. On ne peut plus rien à New York. Melinda (Joanna Miles), la fille du Baron, partira avec son compagnon Cal (Richard Kelton) de qui elle attend un enfant. Carson les escortera mais c'est sans compter avec Carrot et même, d'un certain point de vue, avec la propre communauté du Baron.

C'est un film âpre, violent, que je n'ai pas regardé comme un divertissement. Son titre anglais, à mon sens, ne correspond pas davantage aux événements; je dirai du moins que ce qui m'a plus frappé que le personnage de Carson, c'est l'état du monde en ces temps de survie. Le film s'ouvre sur une série de plans fixes de l'agglomération new-yorkaise. On ne voit personne, que des voies de chemin de fer à l'abandon, des structures rouillées, des friches. Le bruit du vent confère en quelque sorte la touche esthétique finale à cette désolation extrême (en fait pas si fictive que ça, en comparaison du New York intra-muros reconstitué dans un studio californien). Le sous-titre, A Film of the Future, me paraît plus intéressant: on y assiste purement et simplement à l'échec de la vie communautaire, à vocation égalitariste.

Les carottes sont cuites (mais pas pour Carrot).
Commercialisé en 1975, en pleine crise pétrolière, The Ultimate Warrior signe l'échec du rêve hippie. L'être humain ne peut vivre sans une hiérarchie. Il ne s'agit pas simplement de maintenir l'ordre par le biais d'une figure d'autorité. Certes, cela semble plus facile d'obéir à un sage qui saura répartir la nourriture, l'eau, les vêtements, etc. Carrot, manifestement, règne par la violence physique, la crainte qu'il inspire (Smith est convaincant à en faire oublier son intellectualisme). Le Baron semble plus cérébral, minutieux, raffiné mais le tourment l'accompagne (il sait qu'il n'est pas le messie que les autres attendent), il n'est pas à l'abri d'une erreur de jugement. Quelque peu manipulateur, il fait aussi des choix déterminants mais au détriment de sa communauté: sa fille et son compagnon (mais ce dernier se fait tuer lors d'un affrontement) partiront avec Carson pour la Caroline du Nord. Ses choix se retourneront contre lui, contre tous les siens. Le rapport entre Carson et Carrot, dont l'affrontement est repoussé à la fin de l'histoire mais dont on devine dès le début la tension croissante, est somme toute direct et même en forme de ligne droite. Lorsque je parle ici de ligne droite, je me comprends car, en regardant le film, on comprend que cela prend une forme littérale.

Et sinon, vous faites les chemises pour homme?...
Sauver l'avenir, sauver la vie. Le gros des deux communautés, en fait, se ressemble: bouffer, ne pas crever. Baiser? Tuer pour bouffer, tuer pour passer sa colère. Le Baron semble tellement au-dessus du lot qu'on peut aussi interroger ses motivations. Témoin cette scène au cours de laquelle il demande à Carson de privilégier les graines, en cas de péril extrême. C'est-à-dire que Carson doit considérer que Melinda, que le Baron s'efforce malgré tout de faire exfiltrer de New York, devra être sacrifiée s'il le faut. Donc, à tout prix faire pousser les graines, ensemencer, redémarrer l'agriculture. À l'usage de qui, cependant? Des gens que Carson connaît sur cette île côtière, loin du cauchemar post-urbain? Qu'est-ce qui nous dit cependant qu'ils ne sont pas aussi corruptibles et affaiblis que leurs congénères de la ville fantôme? Ces questions, qui ne seront peut-être que les miennes, restent sans réponse au niveau de cette intrigue qui, à sa manière, annonce le cultissime Escape From New YorkThe Ultimate Warriorn'est absolument pas un nanar mais une solide série B dotée d'une réalisation efficace, sans temps morts, et d'acteurs convaincants. (Brynner fut en bons termes avec le cinéma d'anticipation: deux ans plus tôt, soit en 1973, il joua de façon très efficace un robot déréglé dansWestworld). Le futur a foiré. Le nôtre aussi, déjà peut-être. Voyons donc ce qu'en pense le rétrofuturisme des mid-seventies.


mercredi 22 mai 2019

Phoenix Forgotten, de Justin Barber

Phoenix Forgotten est un film américain sorti en avril 2017, dirigé par Justin Barber. Ses acteurs principaux sont Chelsea Lopez, Florence Hartigan, Justin Matthews et Luke Spencer Roberts. Il se base sur un incident réel, les Lumières de Phoenix, survenu le 13 mars 1997. Ce jour-là, en soirée, des lumières mystérieuses au-dessus de la ville sont observées par plus de dix mille personnes. Comme il faut s'y attendre, tout est fait pour ne pas se replier sur le phénomène ovni. (Je pense entre autres à la réaction officielle, très médiatisée, du Gouverneur de l'Arizona Fife Symington III: une véritable insulte à l'intelligence - et à ses administrés.) À partir de ces faits, Barber invente l'histoire de trois jeunes partis enquêter caméra au poing, de leur propre initiative, dans la région de Phoenix. Mais ils disparaissent purement et simplement. Vingt ans plus tard, la sœur de l'un d'eux découvre deux cassettes vidéos de ce qu'ils ont filmé. C'est en particulier le deuxième enregistrement qui montre le dénouement de leur expédition.

Cette histoire de disparition, donc, est fictive. Filmée à la manière du célèbre Blair Witch, c'est surtout dans sa dernière demi-heure qu'elle se révèle la plus intense. Trop, peut-être, car elle accumule de manière un peu lourde une série de phénomènes problématiques fréquemment associés à l'observation d'ovnis: affolement d'une boussole, dérèglement du balayage électronique d'un écran de camescope, cadavres d'animaux mutilés, sons étranges dans l'air, saignements de nez. L'enlèvement par une intelligence semble-t-il non humaine est précédée, chez chacun des trois protagonistes (enlevés un par un), par une hallucination visuelle: la présence, dans la nuit des canyons, d'un proche venu les chercher. La capture en tant que telle, en particulier la dernière, montre une force (l'antigravité) contraignant la matière (objets, corps) à tomber vers le haut. Aucune des trois victimes, à l'issue du film, ne sera retrouvée. Comme rien n'est expliqué, il n'était peut-être pas indispensable d'enfiler comme des perles tous ces "indices". Dans cette énigme dont les caricatures tiennent au moins autant de la désinformation que de la volonté d'acclimatation (la deuxième est au fond peut-être encore plus suspecte que la première), il se peut que chacun soit relié aux autres mais cette concaténation, en définitive, ressemble trop à un effort désespéré d'emporter notre conviction. ("Voyez: l'explication, ce sont bien les ovnis, pas une agression humaine, pas un triangle amoureux entre les deux gars et la fille!")

Non, je ne vois pas de câble. 
Nous restons donc avec la seule certitude que quelque chose interagit depuis très longtemps avec notre espèce. Un élément, selon moi important mais peut-être pas, lui, assez souligné, c'est l'ancienneté de cette présence. Un Amérindien (de la nation apache) interviewé par les trois lycéens mentionne une cosmogonie impliquant des êtres venus du ciel. En outre, lors de leur traversée de canyons, ils tombent sur des graffiti indiens: cercles concentriques, mains au pochoir. Le film a été tourné en décors naturels mais, pour être franc, je ne sais pas du tout si ces exemples de ce qu'on considère un peu trop vite comme du "simple" art pariétal ont été plaqués sur la roche pour le besoin du tournage ou s'ils existent réellement. À la limite, peu importe. Que ce soit ou non un clin d'œil à Blair Witch (il s'en trouve d'autres: AlienX-Files,Contact), les trois jeunes ne comprennent pas, là non plus, l'importance et le danger potentiel qu'il y a à pénétrer en profanes sur un territoire sacré. La curiosité légitime, ici, n'est pas un viatique. Cela résulte d'une éducation totalement déconnectée de la pensée traditionnelle, ainsi que le souligne la marche cyclique du temps.

Le choix d'une narration de type "found footage" montre malgré tout, selon moi, une méfiance envers le récit médiat, pour ne pas dire médiatisé. Ici, tout est immédiat, c'est-à-dire montré sans filtre. Je sais bien que ce sous-genre est considéré comme mort et enterré, que beaucoup ont émis des critiques négatives à l'égard de Phoenix Forgotten. Je pense pour ma part que le succès mondial du fameux Close Encounters of the Third Kind, de Spielberg, masque des intentions pour le moins suspectes. Le chouchou d'Hollywood y cautionne de fait la pratique des opérations de cover-up (désinformation) gouvernementales et impose une narration pédagogiqueà forte dose d'angélisme (de gentils extra-terrestres) au sommet d'une tour du DiablePhoenix Forgotten, c'est aussi le refus du traitement de l'information. Je ne peux qu'applaudir cet aspect d'un film à ne pas dédaigner malgré ses quelques maladresses.


The Three Impostors, d'Arthur Machen

Ce roman de 1895 se compose de plusieurs nouvelles en apparence lâchement raccordées les unes aux autres: 1) Prologue, 2) Adventure of the Gold Tiberius, 3) The Encounter of the Pavement, 4) Novel of the Dark Valley, 5) Adventure of the Missing Brother, 6) Novel of the Black Seal, 7) Incident of the Private Bar, 8) The Decorative Imagination, 9) Novel of the Iron Maid, 10) The Recluse of Bayswater, 11) Novel of the White Powder, 12) Strange Occurrence in Clerkenwell, 13) History of the Young Man With Spectacles, 14) Adventure of the Deserted Residence. J'indique le sommaire car il est possible, au format numérique, d'acheter tel ou tel de ces textes sans que le lecteur sache qu'il s'agit malgré tout d'un ensemble cohérent à lire de préférence intégralement et dans l'ordre.

The Three Impostors se termine par une scène d'horreur en rapport avec les agissements d'une société secrète spécialisée, si l'on ose dire, dans l'accomplissement de rites païens et de débauches. Les trois imposteurs en question sont des membres de cette société qui se tient en quelque sorte dans l'arrière-monde londonien, en filigrane d'une capitale soit hédoniste (en particulier son centre géographique, socialement et architecturalement favorisé), soit anonyme, voire misérable, dès qu'on se retrouve en banlieue. Ils constituent le lien entre les différentes histoires. À la recherche d'une pièce romaine antique commémorant une orgie de l'empereur Tibère, ils finissent par retrouver leur proie: "le jeune homme à lunettes" ("the young man with spectacles").

À ces trois redoutables individus (deux hommes et une femme; la femme, bien sûr, est la plus dangereuse!) s'opposent dialectiquement trois Londoniens assez typiques de la fin du XIXè siècle. L'heure est à la déclinaison objective des rapports que l'Homme entretient avec le monde. La ville devient alors un objet d'étude, une sorte de cabinet de curiosités géant recelant lui-même des cabinets de curiosités particuliers dans des lieux où on ne s'y attend pas toujours. L'anthropologie, l'ethnologie sont des sciences en plein développement. Cela dit, le portrait que Machen dresse de ces trois derniers personnages est passablement ironique. Malgré nos prétentions rationalistes, nous vivons dans un univers auquel nous ne comprenons pas grand chose, à tel point que l'ignorance est peut-être préférable à la connaissance. Les récits folkloriques ruraux, par exemple, masquent derrière l'émerveillement une réalité parfaitement ténébreuse: depuis des âges extrêmement reculés, des êtres non-humains redoutables peuplent la Terre. Le symbolisme du serpent serait une édulcoration de cette réalité. Seule la peur nous a fait plaquer sur la vérité un plaisant vernis légendaire. Le problème est qu'il ne s'agit pas seulement de littérature: le XXIè siècle n'a toujours pas résolu certaines énigmes.

L'hostilité (et l'incompréhensibilité) de l'Univers qui nous entoure est une notion dont se souviendront par la suite Lovecraft et Bradbury, très marqués par l'œuvre de Machen. À partir d'un objet de petite taille (une pièce romaine), quelque chose se dévoile et enfle jusqu'à prendre les proportions d'une horreur cosmique. Si tant est que nous puissions la voir sous une lumière crue, ce qui n'est pas le cas. C'est l'impression d'horreur qui est sans limite devant ce qui est partiellement manifesté ou suggéré. Cette horreur fonctionne sur le mode du strip-tease à ceci près qu'ici, il n'est pas question de plaisir mais du vertige qui s'empare de nous lorsque nous prenons conscience d'être au bord d'un gouffre sans fond et mystérieusement hypnotique. Céder ou ne pas céder? Faire un pas en avant ou s'enfuir et retrouver les innocentes flâneries dans le centre de Londres? Cette zone semble a priori protégée mais en fait, rien n'est moins sûr. Les délices sophistiquées de l'Occident, bien posées dans un centre-ville séculaire, ont une allure de forteresse inexpugnable mais pour combien de temps encore? Dès les premiers quartiers de banlieue, l'étrangeté s'impose avec une séduction très insidieuse. De ce point de vue, The Three Impostors est aussi une littérature de l'urbex (urban exploration). Quelle est la solidité de notre psychisme à mesure que nous avançons vers la fin du territoire urbain? C'est d'ailleurs à ce point-limite que se termine le roman. Plus loin, c'est-à-dire juste après, on se retrouve à la campagne. Monde de verdure, de bois et de montagnes aux allures de Paradis retrouvé? Non, puisque, ainsi que nous l'avons vu plus haut, ce dénuement convoque, derrière les atours d'un folklore idyllique, la démonialité, la régression dans l'horreur primordiale. Les trois imposteurs le savent, l'acceptent, s'en repaissent. Face à eux et en définitive, les trois dilettantes ont surtout l'air de trois crétins. Chez Machen, le réel n'a que faire des salons de thé!

lundi 20 mai 2019

The Angry Red Planet, d'Ib Melchior

The Angry Red Planet est un film d'Ib Melchior, sorti fin 1959. Les acteurs principaux sont Gerald Mohr, Nora Hayden, Les Tremayne et Jack Kruschen.

La fusée MR-1 (Mars Rocket 1) revient sur Terre après le premier vol habité vers Mars. D'abord considérée comme perdue dans l'espace, la fusée fait sa réapparition mais le contrôle au sol ne parvient pas à contacter l'équipage. Par téléguidage, MR-1 atterrit avec succès. On y trouve deux survivants, le docteur Iris Ryan (Naura Hayden) et le colonel Tom O'Bannion (Gerald Mohr), dont un des bras est recouvert d'une étrange excroissance d'origine extra-terrestre. Le rapport de mission est relaté par Ryan, espérant de la sorte guérir O'Bannion.

Au cours d'une exploration de la surface martienne, Ryan est attaquée par une plante carnivore. Celle-ci est tuée grâce à un fusil à rayon congelant (surnommé Cleo) utilisé par le chief warrant officer (adjudant-chef) Sam Jacobs. L'équipage découvre également une immense créature tenant de la chauve-souris, du rat et de l'araignée (ayant pris pour des arbres ce qui est en fait ses pattes). L'être est repoussé, à nouveau par Jacobs. Lorsqu'ils retournent à leur vaisseau, les quatre astronautes se rendent compte que leurs signaux radio sont bloqués et que MR-1 est maintenue au sol par un champ de force. O'Bannion mène une expédition jusqu'à un lac où ils aperçoivent une cité sur la rive opposée. Ils entament la traversée du lac dans un radeau gonflable mais leur progression est arrêtée par une créature géante semblable à une amibe et dotée d'un œil unique dont le globe est en rotation complète permanente. L'amibe tue Jacobs et infecte le bras d'O'Bannion. Les survivants regagnent précipitamment MR-1 et entament la procédure de décollage. Le professeur Theodore Gettell, concepteur de la fusée, meurt de ce qui semble être une crise cardiaque causée par le stress du départ. Les survivants retournent alors sur Terre où le bras d'O'Bannion est guéri grâce à des chocs électriques (méthode ayant également servi à se débarrasser de l'amibe qui tentait de ronger MR-1).

Lorsque les scientifiques tentent d'examiner les bobines sur lesquelles sont consignés les détails de l'expédition martienne, tout ce qu'ils trouvent est un message enregistré. Une voie non-humaine annonce qu'il a été permis à l'équipage de la fusée MR-1 afin qu'il puisse livrer à la Terre le message en question. Depuis le début de l'Histoire, les Martiens observent le développement des Terriens et pensent que notre technologie a pris de l'avance sur notre maturité culturelle et spirituelle; ils accusent par ailleurs les Terriens d'avoir envahi leur monde. Les Martiens avertissent l'humanité: que celle-ci ne retourne jamais sur Mars ou la Terre sera détruite en guise de représailles.

Et encore, en 59, elle a pas maté Alien...
Je me demande un peu quelle est la véritable anatomie des Martiens, dans ce film. La question de la vie sur cette planète n'est pas centrale, d'ailleurs. Tout le monde sait qu'on y trouve des végétaux. L'énigme véritable tourne autour de la possibilité d'une vie intelligente, c'est-à-dire d'une ou plusieurs civilisations, d'une conscience consciente d'elle-même et capable d'écrire son histoire. Cette vie se résume-t-elle aux espèces contre lesquelles les Terriens doivent lutter? Lorsqu'on se penche sur l'architecture de la cité martienne aperçue sur une rive du lac, on est tenté de se dire qu'elle est plus avancée que la nôtre (plus "futuriste" par rapport à la planète Terre de 1959 telle qu'elle est montrée dans ce film) mais qu'elle semble l'expression d'une forme de vie humanoïde. La plante carnivore, l'araignée chauve-souris-rat et le blob-amibe n'y correspondent pas a priori. Seul, éventuellement, un être à trois yeux, aperçu derrière un rocher, pourrait posséder des caractéristiques anthropomorphes (une tête, un torse, deux bras, deux jambes). Les autres sont-ils alors une "simple" flore/faune? Servent-ils dans certains cas de protecteurs de la civilisation martienne?

Gettell est convaincu que cette civilisation fonctionne comme un cerveau collectif. Ici, nous retrouvons le vieux cliché de l'extra-terrestre comme métaphore du communisme, typique de la guerre froide. Il y a tout de même une inversion de taille, dans The Angry Red Planet: même si l'équipage de MR-1 se rend sur Mars au nom de l'humanité entière (ce qui, d'ailleurs, n'est jamais dit), l'équipage et le contrôle au sol sont strictement américains. Il est vrai aussi que pas mal d'images d'archives sont utilisées, principalement dans les premières minutes du film: base aérienne, salle de contrôle, techniciens affairés (à coup sûr pour impressionner, au passage, certaines "puissances étrangères"!)... Concrètement, cela réduisait aussi pas mal les coûts de production. Cela posé, il n'est pas impossible non plus que le thème de l'invasion ait profondément marqué Ib Melchior lui-même. Melchior, de culture danoise et américaine, était aussi un écrivain et un héros de la Seconde Guerre mondiale. Ses romans, qu'à ce jour je n'ai pas lus, reflètent peut-être cette préoccupation. C'est à creuser. Il n'en demeure pas moins une sorte d'équation à résoudre entre la notion d'intelligence collective, pressentie par Gettell, et celle d'avancée spirituelle que, selon les Martiens du film, nous ne possédons pas, notre technologie nous ayant dépassés. Cette dernière problématique, nous la retrouvons, quoique sous des espèces différentes, dans le débat sur l'intelligence artificielle, le transhumanisme, le complexe militaro-industriel. (Pour l'écriture du scénario du film, le producteur Sidney W. Pink s'est fait aider par ses enfants!) 

Il est pas méchant, il est timide!
On peut faire dire beaucoup de choses à ce film et me répondre que c'est juste un énième nanar de l'époque. Budget étique, calendrier serré: il a fallu le pondre dans l'urgence. La technique Cinemagic (travail sur des négatifs) a permis, à peu de frais, de donner aux scènes martiennes leur couleur et leur apparence de dessin animé. Certains ont critiqué ce résultat mais je trouve pour ma part que cela passe bien et va jusqu'à conférer un charme certain à cette planète souvent visitée dans le domaine de la fiction. (Je pense entre autres à un passage du curieux Selestor's Men of Atlantis dans lequel un astronome de cette île soi-disant légendaire observe dans un télescope une bataille menée entre des Martiens et des Neptuniens.)

Là où la réalité semble se mêler de façon très étrange à la fiction, c'est lorsque l'astronome Asaph Hall découvrit en 1877 Phobos et Déimos, les satellites naturels de Mars, or ceux-ci furent annoncés en 1726 par Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (partie III, chapitre III). Swift, de plus, donna de façon correcte leur période de rotation et leur distance par rapport à Mars. Quelqu'un peut-il m'expliquer?... L'exploration de cette planète (et de ses satellites), en outre, semble vouée à une "malédiction": depuis 1960, on compte 29 missions martiennes ratées pour 19 réussies. (Il y a eu aussi des échecs en direction de Phobos, corps céleste détenant aussi sa part de mystère.) Certains échecs semblent d'ailleurs trop stupides pour ne pas être étranges (Mars Climate Orbiter, 1998). Le dernier en date, à ma connaissance, remonte au 14 mars 2016, lorsque l'atterrisseur européen Schiaparelli s'est écrasé à la surface martienne. Cette mission était censée expliquer la présence de méthane dans l'atmosphère martienne, à certains moments de l'année. Qui dit méthane dit... 

Salut, ça mars comme tu veux?



The Magicians, de J.B. Priestley

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

Nous sommes en Grande-Bretagne pendant les années 1950. Parce qu'il est considéré trop vieux et que le monde change, Sir Charles Ravenstreet, ingénieur électricien, se voit offrir un placard doré lors d'un conseil d'administration. Un jeune expert financier, toutes dents dehors, viendra occuper le poste qui était le sien. Dégoûté, Ravenstreet démissionne. Très vite, il se voit offrir une offre de reconversion par le magnat de la presse Mervil. Il s'agit, avec l'assistance de deux comparses, de commercialiser à grande échelle une nouvelle drogue inventée par Sepman, un obscur chimiste. Le terme anglais "drug" se pare d'une remarquable ambiguité puisqu'il a aussi le sens de "médicament". Le Sepman 18 est un puissant anxiolytique.

Lors de circonstances étranges, Ravenstreet, en proie à l'amertume, au désenchantement, fait la connaissance de trois hommes mystérieux, Wayland, Marot et Perperek. Ceux-ci se présentent comme magiciens, à défaut d'utiliser un terme plus adéquat peut-être absent de tout vocabulaire. Ces trois vieillards d'apparence curieusement jeune, pour ne pas dire intemporelle, et au charisme très puissant, invitent Ravenstreet à se détourner du projet de Mervil qu'ils voient comme une menace envers toute l'humanité. Naufragé dans un monde jusque-là rassurant, familier, Ravenstreet va faire l'expérience d'une conception différente du flux temporel et deviner le sous-texte de la lutte effroyable, dans l'arrière-monde de l'Histoire, engagée par les magiciens contre Mervil et ses acolytes. 

Pour le dire autrement: Ravenstreet réitère l'hospitalité d'Abraham et en reçoit une bénédiction. Les trois magiciens ont peut-être vu une étoile se lever au-dessus de lui, promis à une renaissance. Le roman oscille en définitive entre deux enjeux: le sauvetage de Ravenstreet et celui de la race humaine dans son ensemble. Priestley dit quasiment que Wayland, Marot et Perperek sont des initiés (oserai-je ajouter: mandatés par le Roi du monde?) venus défaire un complot mené par les forces de la contre-initiation. Il s'agit à la fois de mettre un frein à la déshumanisation globale, déjà bien installée (par éloignement forcené du centre ontologique) mais accrue par la mise sur le marché d'une camisole chimique, et de voir s'il est possible d'éveiller un seul homme. Le monde de Ravenstreet est celui des hommes creux évoqués par T.S. Eliot, gavés de sanie médiatique, d'obsessions quantitatives et de rapports humains biaisés. Le fait, pour la Grande-Bretagne, d'avoir remporté une guerre n'y change strictement rien mais je suis tenté de dire qu'en bons représentants de la Tradition Primordiale, les magiciens privilégient la qualité à la quantité. Le plan du contre-initié Mervil (personnage dangereux et d'allure falote) échoue temporairement malgré leur intervention en quelque sorte providentielle. Ravenstreet, en revanche, accepte le don des magiciens qui est un enseignement et une pratique concrète: l'expérience du temps non comme une linéarité, ni même une série de cycles mais comme une sphéricité. Ce temps sphérique, qui n'est pas une simple remémoration, rappelle beaucoup ceux envisagés par Raymond Abellio (contemporain de Priestley) et, antérieurement, Kierkegaard (le concept de "reprise"). Ravenstreet retrouvera ainsi le chemin de son propre centre sans qu'il soit question du moindre penchant narcissique. Dans ce retour se trouve la beauté, la vérité de ce que Martinès de Pasqually appelle la réintégration de l'Être.

J.B. Priestley (1894-1984) fut un auteur prolifique: romancier, dramaturge, scénariste, essayiste, commentateur social et personnalité médiatique. Il fut très populaire mais son œuvre connut un déclin après sa mort. Néanmoins, ses écrits sont à nouveau étudiés (et, semble-t-il, appréciés) depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Quelques-uns de ses ouvrages ont été traduits en français mais The Magicians, à ce jour, reste inédit. Intellectuellement proche de C.G. Jung, critiqué pour ses opinions jugées trop à gauche mais critique lui-même du stalinisme (et de son panégyriste George Bernard Shaw), mentionné dans la liste noire établie par George Orwell (pour le compte de l'Information Research Department), cependant aussi populaire que Churchill, Priestley est certainement plus et autre chose que la somme des commentaires de tous bords émis à son propos. Il me semble en réalité appartenir à cette famille d'individus présents dans l'Histoire mais dont l'horizon intellectuel, en dépit et au-dessus de telle ou telle appartenance politique ou idéologique, tend vers des réalités métahistoriques, pour ne pas dire métaphysiques. J'aurai peut-être l'occasion d'en reparler dans d'autres notes de lecture. 



dimanche 19 mai 2019

Coven, d'Edward Lee

Note de lecture également parue dans Le Salon Littéraire.

Le terme "coven" désigne une assemblée de sorciers/sorcières. Il est apparenté au français "couvent" et trouve sa racine dans le latin "convenio" ("cum", "avec", "venio", "je viens"). La couverture (de l'édition actuelle) de ce roman d'Edward Lee, paru en 1991, ne semble pas indiquer le contraire. L'étudiant Wade St. John est un branleur sympathique. Beau gosse, issu d'une famille américaine aisée, il n'en fout pas une rame à Exham College, université privée spécialisée dans la récupération des étudiants dont les autres institutions de l'enseignement supérieur ne veulent pas. Le problème de Wade est que son père, excédé par la fainéantise de son rejeton, menace ce dernier de le flanquer à la porte et de fermer le robinet s'il n'obtient pas des résultats satisfaisants (un diplôme). Pour cela, Junior devra retourner à Exham College afin d'y suivre les cours d'été. La mort dans l'âme, il obtempère. Glandeur et servitude.

Mais ce n'est que le début de ses problèmes. Très vite, Wade se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond à l'université. Des femmes vêtues de capes noires, à l'étrange sourire perpétuel, chaussées de lunettes noires (même la nuit) déambulent sur le campus, tandis que des étudiantes disparaissent, que des animaux sont mutilés de façon radicale. Un peu malgré lui, Wade se retrouve impliqué dans une intrigue démentielle. De ce seul point de vue, on peut dire que Coven est un roman de l'accession à la maturité psychologique. C'est même assez drôle, comme commentaire, parce qu'en fait de maturité, on a l'impression que le lecteur de base ne fait que prendre son pied devant la débauche de trash grand-guignolesque servie par l'auteur! Comme si on se plaisait à voir ou revoir tous ces films d'horreur, plus ou moins nanars, des années 70 et 80 (allez, je fais un effort pour aller jusqu'aux années 90). Tout est là pour flatter la fibre adolescente (masculine) en attente du bon mélange de cul, de violence et d'humour.

Pourtant, nous sommes conviés à aller un peu plus loin. Coven est en réalité un roman de science-fiction, pas de fantastique. Autrement dit, ce qui semble surnaturel s'explique par des lois naturelles peu ou pas comprises. Pas question ici, pour moi, de faire l'apologie du "progrès" (ou du "progressisme"): il s'agit davantage de trouver un langage permettant de rendre compte de certaines expériences. Ce qui est montré dans l'intrigue du roman est une réalité nécessitant une traduction adéquate sous peine de rester obscure, sous peine de demeurer à l'état de superstition anxiogène. Mais cette traduction, pour être effectuée, exige à son tour d'accéder librement à des ordres de grandeur, à un changement de paradigme radicaux. (Il n'y a ni sorcières ni vampires.) C'est ce que parviennent à faire Wade (malgré ses défauts) et quelques autres personnages. Ceux qui échouent sont cantonnés dans le domaine de la caricature (sauf, éventuellement, à une exception près); par conséquent, nous ne sommes absolument pas horrifiés de les voir se faire dépecer. Vieux de la vieille de la Deuxième guerre mondiale, flics ruraux bouseux, bouffis de doughnuts ou de testostérone mal refroidie, étudiantes pétasses, loser sartrien, universitaires corrompus, etc, tout le monde y passe joyeusement (et lentement!) au cours de scènes très réussies.

Le changement d'échelle nous amène face à la démesure d'une entité appelée The Supremate. À ce stade, le piège dialectique dans lequel Wade va peut-être tomber est de faire de cette intelligence non-humaine le référent absolu et, par conséquent, une source inépuisable de désespoir allant plus loin que la mort elle-même. Néanmoins, ce n'est pas la conclusion à laquelle il aboutit; en cela réside la supériorité de cet étudiant pourtant plus habitué aux bières pour connaisseurs et à la drague en Corvette. Autrement dit, Wade, sans aucun recours technologique, se hisse à un niveau supérieur à celui du Supremate. Ce dernier, malgré sa puissance énorme et l'organisation démentielle de son projet, le nombre impressionnant de ses laquais, n'est au fond qu'un vulgaire voleur. Ce qui semble d'abord une lecture trash pour geeks sans copines n'est que le versant "extérieur", accessible à tous, de Coven. De tels lecteurs, s'il s'en trouve, se contenteront de lire ce roman à ras de texte et ce sera très bien. Ils auront éventuellement un peu de mal à reconnaître le saut intellectuel qualitatif qu'Edward Lee nous enjoint de faire dans la seconde partie du roman. Là, nous touchons à l'autre face de Coven, nous nous retrouvons en demeure de nous livrer à une appréciation plus intérieure, plus discrète, des enjeux véritables du texte. Il s'agira de comprendre que la toute-puissance supposée d'une intelligence rectrice (ou se voulant telle) du cosmos dans son ensemble n'est qu'une escroquerie. Cela n'est pas sans rappeler les enseignements gnostiques: Dieu comme source unique de tout est supérieur au "Dieu" de la Création qui n'est qu'un démiurge agressif et incompétent, tout juste bon à créer ce monde de merde dans lequel nous tentons d'être heureux. Dieu-Source, d'ailleurs, peut s'appeler comme on le veut: sans le dire, c'est ce qu'Edward Lee, écrivain beaucoup plus subtil qu'on pourrait le supposer, laisse entendre dans la scène de l'hôpital où se réveille Nina, une étudiante (l'exception possible à la "malédiction" de la caricature à laquelle je fais allusion plus haut). Puisque Ses voies sont impénétrables et qu'aucun exemple de la drôlerie sauvage de Coven ne vient contredire, en définitive, cette célèbre phrase.    

DANGER: INTERACTION

  Je ne m'en aperçois qu'une fois sur le palier car de l'autre côté, derrière ma porte d'entrée, je n'entends pas nécess...

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